Article paru dans CLAP :  (Odile Pimet, 1994)

Quand on évoque les publics en difficulté, on suppose qu'ils sont également en difficulté avec l'écrit. Qu'en est-il ?

Il n'y a pas d'exacte corrélation entre une difficulté économique telle que le chômage, un handicap physique ou le fait d'être incarcéré et celui de difficulté avec l'écrit. Le vocable "en difficulté" recouvre des réalités très diverses ayant pour résultat la non-insertion des individus dans la société. Dans ce cas, ceux qui ont moins de bagage en matière de formation font évidemment partie des plus défavorisés. En formation d'adultes, la majeure partie des publics accueillis dans les dispositifs d'insertion a des difficultés d'expression écrite et c'est un des axes de travail des formateurs.

Quelles sont les pratiques d'écriture qui sont développées à l'intention de ce public ?

Les formateurs ont d'abord cherché à les doter des connaissances de base leur permettant de "mieux se débrouiller" dans la vie professionnelle et quotidienne : établir un curriculum-vitae, une lettre de demande d'emploi, remplir la feuille de sécurité sociale, consulter les horaires S.N.C.F., répondre aux courriers administratifs.
La maîtrise de ces savoirs de base est indispensable et permet d'être autonome... mais elle n'est guère exaltante et renvoie sans cesse à l'aspect laborieux de l'écrit et de la vie : le travail qu'ils espèrent et qui ne vient pas, les ennuis de la vie quotidienne.
Lire et écrire, pour nous, c'est cela, mais aussi bien d'autres choses : prendre plaisir à fréquenter la pensée des autres et à s'exprimer. Ces autres dimensions de la lecture et de l'écriture, des formateurs ont voulu les faire partager à leurs stagiaires, notamment avec les ateliers d'écriture. Dans cette démarche, il y avait un guide et des antécédents : Elisabeth Bing n'a pas fait autrement en 1969 avec les enfants caractériels en institut médico-pédagogique. Nombre de formateurs se réfèrent à ses pratiques et ont fait des ateliers d'écriture avec elle. Ils insistent sur la notion de revalorisation des individus, sur la nécessité de "réparer" l'image qu'ils ont d'eux mêmes et vont favoriser la communication et les échanges au sein du groupe. C'est l'implication qui constituera un moteur.
D'autres misent plutôt sur l'aspect ludique de l'atelier qui va débloquer les participants. Il va leur démontrer qu'on peut jouer avec l'écrit, le triturer, être irrespectueux de la chose écrite. Ainsi ils acquerront de l'aisance, qui sera valable par ailleurs. Ceux-ci pratiquent plus des contraintes formelles, en référence notamment à l'Ouvroir de littérature potentielle (l'OULIPO).
Enfin, on rencontre aussi des pratiques de récits de vie, plutôt dans des périodes de bilans et d'orientation. Elles ont pour but de permettre d'ordonner et de trier. On y fait référence à Gaston Pineau ; là, l'écriture permet de s'y retrouver, de garder trace de ce que l'on a éclairci, daté.
Ce que les formateurs et les organismes de formation ont mis en place à titre d'essai dans leur pratiques pédagogiques a été repris et encouragé par les pouvoirs publics, comme innovations pédagogiques à encourager : les ateliers d'écriture sont mentionnés, par exemple dans les circulaires d'orientation dans la lutte contre l'illettrisme.

A ces nouvelles pratiques, les formateurs sont-ils préparés ?

Lorsque les formateurs décident la mise en place d'ateliers d'écriture, plusieurs cas de figure sont possibles : ils font appel à un animateur extérieur professionnel des ateliers d'écriture, à un écrivain ou bien ils les animent eux-mêmes. Dans les deux premiers cas, ce sont , d'une part, la clarté des objectifs assignés aux ateliers d'écriture , d'autre part, la qualité de la coordination entre l'intervenant extérieur exceptionnel et le formateur habituel qui permettent le bon fonctionnement de l'atelier.
Lorsque les formateurs les animent eux-mêmes, ils font le plus souvent référence à leur pratique personnelle d'atelier d'écriture, qu'ils tentent de transposer auprès d'un public qu'ils connaissent bien. Dans le cadre de la formation pédagogique des formateurs, la formation à l'animation d'ateliers d'écriture n'existe que sous forme de modules de courte durée.

Que deviennent les écrits produits en atelier ? Sont-ils publiés ? Est-ce souhaitable ?

Dans certains cas, la publication est décidée à l'avance et l'atelier est le moyen de produire un écrit qui sera publié, joué, filmé : les participants sont prévenus et d'accord. Cette production collective est stimulante. Mais la publication n'est pas une fin en soi. D'ailleurs, on ne voit pas très bien quel lectorat pourrait être concerné de manière permanente par ces productions, hors des proches du groupe qui les a produit. On voit donc des documents photocopiés, distribués aux participants, souvenir du moment qu'ils ont partagé et dont ils conservent la trace.
La publication mérite d'être négociée avec les participants et doit être envisagée avec discernement : si l'objectif est de jouer avec les mots, ou s'il s'agit de retrouver une expression personnelle, libre mais bien souvent imparfaite, la publication n'est pas nécessaire. Elle peut même alors dévaloriser ceux qu'elle voulait revaloriser. En ceci, les ateliers d'écriture constituent une démarche différente du concours d'écriture du C.L.A.P. ou celui qui écrit a pris la décision en participant au concours de communiquer avec l'extérieur de son groupe.