Article paru dans Education Nouvelle :  (Odile Pimet, 1994)

A première vue, tout le monde sait écrire, ou presque ... Ecrire, oui, mais s'expliquer avec clarté, voire avec élégance et même - pourquoi pas ? avec humour, voilà une ambition partagée par beaucoup d'entre nous, à titre professionnel mais aussi à titre personnel ...Les ateliers d'écriture proposent cette démarche, entre intérêt et plaisir, à travailler son expression personnelle. En cela, ils se différencient de l'enseignement scolaire traditionnel où l'écriture est apprise en insistant sur les contraintes de style et les modes d'expression socialement convenus : les règles de style, d'orthographe, de grammaire doivent être respectées, le thème donné ne doit pas être débordé ; dans l'atelier d'écriture, on va tenter d'inverser la démarche : les propositions d'écriture données ont pour but de stimuler les participants (on peut déborder, détourner), chacun cherche sa voix d'écriture (tous les styles et effets sont permis, encouragés et d'en changer aussi !). On écrit, donc, seul le plus souvent et des échanges sont proposés par l'animateur : réactions sur les textes produits, propositions de retravail ... L'animateur n'est pas le seul à lire la production écrite : le groupe tout entier est destinataire, est lecteur.

LES PRECURSEURS
En France, c'est en 1976, Elisabeth Bing qui, la première, relate une expérience d'écriture menée avec des enfants caractériels en Institut médico-pédagogique dans un livre aujourd'hui célèbre : "Et je nageai jusqu'à la page...". Sa pratique est fondée sur la notion de réparation. L'école modélise l'écriture et entretient la notion d'incorrection. Elle veut permettre à chacun de retrouver son ton personnel. Les enfants d'I.M.P. sont en rejet de l'apprentissage scolaire de l'expression écrite. Elle va alors solliciter l'imaginaire, l'émotion ; elle va leur redonner la parole, donc la plume et la liberté de l'utiliser. 
Le Groupe d'Aix, avec Anne Roche, mettra en place à Aix-en-Provence une maîtrise d'écriture dans les années 1970. Les étudiants pourront participer à des ateliers d'écriture et avoir une pratique d'écriture personnelle, parallèllement à l'élaboration du mémoire selon les règles requises.
D'autres précurseurs, plus égoïstes, ceux-là, l'OULIPO (Ouvroir de littérature potentielle) : en 1960, à l'initiative d'un écrivain, Raymond Queneau, et d'un mathématicien, François le Lionnais, un groupe d'écrivains constitué en OULIPO va chercher des aides à la créativité pour lui-même. Il les trouve dans des contraintes alphabétiques, sémantiques, ou même mathématiques. Le livre "La vie mode d'emploi" de Georges Pérec est construit sur la base du bi-carré latin orthogonal (une combinaison ordonnée d'éléments qui doivent apparaître dans un ordre prédéterminé, mais sans que le lecteur le voie... "La disparition" est écrite sans "e" et "Les revenentes" avec des "e" exclusivement... Et ce sont des performances, mais aussi des romans ! Pour les écrivains de l'OULIPO, la contrainte libère l'imaginaire. L'auteur est concentré sur la difficulté à contourner, moins préoccupé du sens, ce qui permet à l'imprévu de surgir.
A la suite de Jean Ricardou, Claudette Oriol-Boyer, universitaire à Grenoble, pense qu'écrire, cela s'apprend et que celui qui va apprendre à écrire aux autres doit disposer d'une triple compétence d'écrivain, de théoricien et d'enseignant : "Pour qu'il y ait plus de lecteurs, faisons plus d'écrivains !" Elle prône la réécriture des textes en fonction de nouvelles contraintes de forme. Le premier texte produit va être examiné en détail de manière à repérer toutes les rimes (sonorités) ou réseaux de relations (sens) existantes. Ensuite, le texte sera réécrit, à plusieurs reprises...
DES ATELIERS D'ECRITURE, PARTOUT, POUR TOUS ...
Enfants caractériels, écrivains, étudiants ... Mais des ateliers d'écriture existent aussi chez les salariés et en entreprise, pour améliorer l'écriture professionnelle, chez les rédacteurs de mémoires ou de textes de synthèse pour acquérir de l'aisance, chez les journalistes pour affiner le style, chez ceux qui enseignent le français, aux enfants et aux adultes, instituteurs et formateurs, chez ceux - les bibliothécaires- qui transmettent les livres, mais encore chez ceux qui ne vont pas bien : détenus, stagiaires en réinsertion, bénéficiaires du revenu minimum d'insertion, jeunes à la recherche d'eux-mêmes, illettrés... Et il ne faut pas oublier ceux qui font des ateliers d'écriture le soir ou le dimanche, sur leur temps personnel et avec leurs deniers personnels...
Tous ne cherchent pas la même chose, mais entre efficacité et plaisir, tous écrivent ou veulent écrire. S'ils visent d'abord une certaine forme d'aisance dans l'écriture, quelque chose de plus se passe souvent dans l'atelier, de l'ordre de l'échange et de la fréquentation d'un collectif où se nouent des relations de confiance.

QUELS OBJECTIFS POUR CES ATELIERS ?
Pour s'y retrouver, et notamment quand des professionnels veulent mettre en place des ateliers d'écriture dans des institutions, j'ai classé les objectifs des ateliers d'écriture autour de quatre grands thèmes. Ce sont des attentes que l'on peut légitimement avoir lors de leur mise en place et, selon que l'on privilégiera l'un ou l'autre objectif, on fera son choix parmi les types d'ateliers.
Revaloriser, reprendre confiance en soi :Chaque personne a quelque chose à dire ; il suffit de lui donner la place, l'espace, le temps pour le faire. On va alors valoriser l'expression de chacun. Les échanges au sein du groupe sont fondamentaux. La référence aux pratiques d'Elisabeth Bing est flagrante. Ce type de démarche est fréquent en formation d'adultes, plus particulièrement dans les processus de réinsertion.
Dans l'association Elisabeth Bing même, Véronique Petetin pratique des ateliers d'écriture avec des illettrés, des classes spécialisées pour enfants en difficulté, des gitans, des chômeurs longue durée... Elle note qu'elle conduit ces ateliers de la même manière que ceux destinés à un public de loisirs, même dans le recours à la littérature : elle ne leur donne pas de textes spéciaux, en provenance d'une littérature dite "facile", elle recourt à Lautréamont et Michaux, comme avec ses autres groupes. Elle insiste sur le pouvoir que redonne l'écriture comme acte d'affirmation de soi à des gens qui en ont peu dans la vie.
A Rouen, François Hébert a longuement pratiqué des ateliers d'écriture avec des jeunes de 16 à 18 ans en stage d'insertion sociale et professionnelle, donc en échec scolaire. Il se réfère à Elisabeth Bing, mais aussi à Carl Rogers pour l'approche centrée sur la personne. Il faut revaloriser la relation maître-élève : "Quelque chose a été perverti, la confiance en soi et en l'autre, empoisonnée". L'atelier se fonde sur cet échange : plus que de pédagogie, il s'agit de "prêts et dons symboliques"(1). Sa pratique a été évaluée par l'Université Paris V (2) et l'on constate, d'une part, une amélioration des compétences à l'écrit : meilleure ponctuation, meilleure utilisation de la mise en page, souci de lisibilité et désir de se faire comprendre... , d'autre part, un changement de comportement en groupe et vis-à-vis de l'écrit : l'approche de l'écrit est plus facile, la communication et l'attention dans le groupe s'améliorent.
Communiquer :L'objectif de l'écriture va être à usage social, hors du groupe où s'écrivent les textes : dans le quartier, la ville... avec un livre, une exposition. Il va s'agir de témoignage, d'expression, de revendication, il va s'agir du droit de tout individu. C'est alors affaire de militants et de création.
Des militants, on en trouve au C.L.A.P.(3), qui a lancé depuis 1990 un concours d'écriture. Il est destiné à ceux qui ne maîtrisent pas l'écrit et son règlement prévoit publications, prix et jury. Il a permis la production de 4 000 textes en 1992 et l'instauration d'une dynamique d'échange et de correspondance inter-groupes.  Francesco Azzemonti, le promoteur du concours, distingue six catégories de textes ainsi produits  :
- les débuts de l'écriture : traces et signatures,
- l'écriture avec d'autres : collectifs, affiches, brochures, photos,
- l'écriture par d'autres : familles, voisins, formateurs
- l'écriture qui se construit : des textes élaborés,
- l'écriture qui décolle : une prise de distance par rapport au texte,
- l'écriture qui se libère : expressions de joies et d'angoisses.
Des militants, on en trouve également à A.T.D.-Quart-Monde (4). Le mouvement A.T.D. a créé les éditions du Quart-Monde où ceux "qui s'en sont sortis" publient des témoignages ayant pour fonction l'exemple, l'entraide, selon la philosopie du groupe. Les titres sont d'ailleurs révélateurs : "Dans la mouscaille", "Famille de courage"... On va aussi trouver des créateurs engagés auprès de populations défavorisées : à Peuple et Culture, mouvement d'éducation populaire, dans le cadre de l'animation culturelle, Hervé Piekarski, poète, engage un travail de confrontation avec la langue pour les jeunes ; Lyne Colson, formatrice-animatrice, favorise la communication avec l'extérieur : lectures publiques, affiches, impression de poèmes sur les sachets de croissants de la ville... Les rôles sont partagés.

A Bruay-la-Bussière, dans le Nord, en plein bassin minier, un film a été tourné, mosaïque de témoignages, dialogue à plusieurs voix : 'L'embellie". Illettrés en formation, formateurs, écrivain, comédiens, partenaires locaux se sont mobilisés autour de ce projet. Il a été mis en place à l'initiative de l'agence "Faut Voir" pour qui "le développement local, c'est celui des habitants eux-mêmes"'(5). Jean-Pierre Renault, l'écrivain, a mené des interviews et construit avec les participants des récits de vie qui sont devenus des éléments du film joués par eux-mêmes. Il dit que l'expérience est très enrichissante pour un créateur, que les illettrés le font écrire... Echange de bons procédés ! A Verdun, dans la "cité verte" - ghetto, H.L.M. et cas sociaux -, Marie-Florence Ehret a collecté des entretiens qui constituent "la matière de langue" qu'elle réinjectera dans une production finale. "On ne sort pas indemne de ces expériences" affirme-t-elle;
Structurer son expérience : A des moments de bilan, d'orientation ou de réorientation, le recours aux récits de vie va permettre "d'ordonnancer l'émiettement d'une vie"(6). Le récit de vie va permettre une prise de conscience et l'écriture va permettre la formalisation de celle ci.Elle va être un des instruments de l'élucidation que mène son auteur. L'écrit est pour lui, d'abord. La démarche des récits de vie date des années 1920, avec l'Ecole de Chicago, dans une perspective d'analyse de la réalité sociale. Elle a donné lieu à toute une littérature, parmi laquelle "Les Enfants des Sanchez", autobiographie d'une famille mexicaine ou, plus près de nous, "Le cheval d'orgueil", les mémoires d'un paysan breton de Pierre Jakez-Hélias qui sortit en 1976 et connut un grand succès de librairie.
Dans la formation, Gaston Pineau (6) au Canada et Henri Desroches en France, ont diffusé cette démarche. Pourquoi fait-on écrire ? "Pour se rassénérer... et pour se féconder. Mais aussi pour se resituer, pour se restituer, pour se recycler, pour se renouveler, pour se réactiver, pour se radiographier, pour se récupérer, pour rebondir, pour se rappeler, pour se réapprovisionner, pour se raviver, pour se regagner, pour se redéployer, pour se réfléchir, pour se réassumer, pour se réensemencer, pour se réveiller, pour se recueillir, pour se repêcher, pour se reprendre, pour se recharger, pour se rééduquer, pour se réapprovisionner, pour se réarmer, pour se réengendrer et, pourquoi pas, pour se ressuciter"(7).
Jouer avec les mots : La langue est source d'angoisse. On renverse la vapeur. On va la triturer, démonter et remonter le langage, faire et défaire. On ne recherche pas l'implication, on observe, on copie, on dévie, on recompose. Françoise Xambeu (8) travaille dans des dispositifs de formation de formateurs. Leur difficulté réside dans la capacité à être concis, précis et à avoir une écriture adaptée à leurs destinataires. Elle considère que les exercices ludiques à contraintes formelles portent l'attention sur une chose à faire (respecter la contrainte, surprenante le plus souvent) plutôt que sur une chose à dire (une conviction que l'on veut faire partager, une obsession du sens). On va pouvoir ensuite d'autant plus facilement mesurer et discuter des effets du non-respect de la consigne, ce qui est beaucoup plus délicat avec un texte très "impliqué".

ET LES ANIMATEURS ?
Il n'existe pas de diplôme d'animateur d'atelier d'écriture, peu de formations, plutôt des échanges de pratiques... Alors, que peut-on attendre d'un bon animateur ?
- une maîtrise de la technique d'atelier d'écriture, acquise au travers de la participation si possible à plusieurs types d'ateliers : capacité à construire des propositions et à les articuler en fonction du type d'atelier qu'il mène,
- une bonne connaissance de la littérature et une culture personnelle suffisamment étoffée pour lui permettre de puiser dans des registres variés,
- des capacités à l'animation de groupes, particulièrement nécessaires dans cette situation où les personnes sont en jeu, où il va falloir permettre à chacun de  dissocier le texte et la personne, où il va falloir permettre l'expression de critiques constructives...
Ce "bon animateur" existe, et j'en ai rencontrés... mais les ateliers d'écriture connaissent une telle vogue aujourd'hui que l'on trouve aussi des charlatans, qui connaissent des ateliers surtout leur nom et leur notoriété et tentent leur chance sur ce créneau. On rencontre aussi des "bonnes volontés", esprits curieux et ouverts, mais qui ne maîtrisent pas suffisamment les différents éléments ci-dessus : des formateurs ou des animateurs sans expérience suffisante des ateliers ou avec une trop courte culture littéraire, ou bien des écrivains, qui, s'ils ont des atouts en ce qui concerne le rapport à la langue, n'ont pas forcément pour autant d'intérêt ou de dispositions pour les aspects d'animation et de pédagogie.

QUELS EFFETS ?
Les participants aux ateliers leurs reconnaissent généralement des capacités d'ouverture à la littérature, aux autres. Ils lisent des ouvrages plus diversifiés, ils écrivent plus, ils échangent plus volontiers avec les autres. Leur sens critique se développe dans le sens de la rigueur et de l'analyse : on sait mieux ce que l'on aime et pourquoi. Pour les publics peu en relation avec la lecture, la démarche leur permet d'accéder au monde de la culture, et de participer à des expériences de création : "La culture peut toucher chaque individu au coeur, le choc émotionnel provoqué par la rencontre avec un artiste ou une oeuvre peut permettre à chacun de faire émerger des virtualités enfouies, des possibilités dont il se sentait dépossédé (...) Je crois qu'il existe un aspect très égalitaire dans les pratiques culturelles" (9).

ET LES PUBLICATIONS ?
Plus nombreux sont les ateliers, plus nombreuses sont les publications issues des productions en atelier. On y trouve de tout, là aussi : des textes plein de fraîcheur qu'on a plaisir à lire, mais aussi des documents qui semblent perdre de leur valeur hors du groupe qui les a produit, des sortes de "photos de famille" écrites présentant peu d'intérêt pour l'extérieur. Pourquoi ne pas leur conserver ce statut de souvenir d'un bon moment partagé dont on veut garder la trace ?
On trouve aussi des textes émis par des groupes pour qui l'accès à la production écrite était une conquête, que des animateurs ou des responsables diffusent et qui suscitent "l'émotion des classes cultivées"(10), comme l'illettrisme mais pas forcément beaucoup de plaisir pour l'auteur qui aurait aimé rectifier ses fautes d'orthographe, améliorer son graphisme... et qui ne se sent pas valorisé, contrairement à l'objectif annoncé pour lui. Là aussi, prudence et respect des individus s'imposent !

NOTES :
(1) Ateliers d'écriture en stages d'insertion 16-18 ans : du rien à dire au trop à dire, Dialogue n° 65, octobre 1988
(2) Béatrice Fraenkel, Dominique Fregosi, Brigitte Belot et François Hébert, Amélioration des compétences à l'écrit : analyse des effets d'un atelier d'écriture, CEPI, Paris V, 1985.

(3) Comité de liaison pour l'alphabétisation et la promotion
(4) Aide à toute détresse, mouvement fondé par le père Joseph Wresinsky dans le bidonville de Noisy-le-Grand
(5) Jean-Michel Montfort, Le développement culturel : pour une culture du développement, plaquette de l'agence 1989
(6) Gaston Pineau, Sauve qui peut ! La vie entre en formation permanente. Quelle histoire !, Education Permanente, n°72-73, mars 1984.
(7) Henri Desroches, D'une écriture autobiographique à une procédure d'autoformation, Education permanente, n° 72-73, mars 1984.
8) dans le cadre d'un dispositif inter-régional de formation de formateurs, avec Annick Maffre et Françoise Valat.

(9) Hélène Mathieu, De l'imagination et du temps contre la déchirure sociale, Propos-cités : culture et lien social, publication du Ministère de la Culture, juin 1991

(10) Jean Hébrard, L'illettrisme, une émotion des classes cultivées, Bibliothèques publiques et illettrisme, publication du Ministère de la Culture, 1986.