Article paru dans Transmissio :  (Odile Pimet, 1996)

Les ateliers d'écriture, quels ateliers ?

Depuis une dizaine d'années, on annonce de plus en plus souvent en formation la présence d'ateliers d'écriture. Pour côtoyer et suivre des formateurs en formation sur ces pratiques, j'en suis amenée à me demander aujourd'hui : pourquoi utiliser des ateliers d'écriture en formation ? Quelles fonctions remplissent-ils ? De quoi parle-t-on et surtout que font les formateurs ?

La première motivation pour la mise en place d'ateliers d'écriture, qui a certainement été longtemps dominante et l'est peut-être encore aujourd'hui, c'est le désir de nombreux formateurs en expression - communication de renouveler leurs pratiques par lassitude d'enseigner exclusivement la grammaire et les écrits utilitaires. Intervenant dans des stages d'insertion, avec des publics difficiles, souvent jeunes et rejetant les apprentissages classiques, ils ont voulu rapprocher l'écrit de la personne, la concerner, l'impliquer.

C'est Elisabeth Bing qui a ouvert cette voie en France avec "Et je nageai jusqu'à la page..." en 1976 : comment faire écrire de jeunes élèves d'institut médico-pédagogique, caractériels et privés du droit à l'expression et à la reconnaissance ? La fonction réparatrice de l'atelier est centrale, l'émotion est sollicitée et souvent présente, l'expression individuelles est valorisée. L'approche des textes littéraires est fondamentale et constitue un des moteurs de l'atelier. Les temps d'échange dans le groupe sont très valorisés : concentration, écoute, capacité à s'exprimer sur les textes produits par d'autres. Tout se passe à l'intérieur du groupe de pairs, lieu privilégié d'expression et d'expérimentation de techniques. On y retrouve des valeurs fortes dans les années 1970 : goût de l'expression personnelle, goût du "faire" et importance de la dynamique de groupe.

A ce rôle réparateur s'en sont ajoutés ou substitués d'autres ; la notion de gratuité et de jeu tirées des pratiques de l'OULIPO (Ouvroir de littérature potentielle) : Raymond Queneau, Georges Pérec, etc...), a développé l'intérêt pour un travail sur les contraintes. De ce fait, la question du sens de l'écrit, la nécessité d'une implication personnelle trop lourde pour certains formateurs, certains stagiaires et pour certaines situations a pu être mise de côté : des personnes qui n'ont déjà pas vraiment choisi de suivre un stage de formation, ont encore moins choisi d'en arriver à une expression très personnelle. Elles peuvent l'apprécier ou non. Certains formateurs sont passés de pratiques de type "Elisabeth Bing" à des modes de fonctionnement "Oulipo" : les consignes sont plus simples à donner, l'animation moins périlleuse : on gère moins d'émotion, les écrits sont plus ludiques, mais quelquefois plus futiles, voire ils deviennent absurdes ; ceci peut provoquer d'autres difficultés face à des stagiaires qui peuvent remettre en question des séquences pédagogiques où l'on perd le sens de ce que l'on fait. Dans la pratique des histoires de vie, l'écriture, au contraire, ramène le sens au centre et joue un rôle structurant.Par contre, on ne retrouve pas l'intérêt pour la littérature présent dans les deux autres types d'ateliers.

Dans le cadre d'échanges et d'écrits publiés comme le concours d'écriture, on met l'accent sur l'acte de communication sociale extérieur au groupe qui a produit les textes et sur le rôle que peut jouer l'écrit pour tous dans la communication sociale. Le concours d'écriture peut s'appuyer sur des ateliers tirés des trois pratiques précédentes, ou fonctionner même sans atelier d'écriture, avec juste des "écrits qui arrivent...".

Si on fait le point sur les ateliers aujourd'hui, desquels parle-t-on ? Le sait-on ? On trouve dans l'atelier d'écriture un intérêt marqué pour la littérature ou bien un désintérêt pour la littérature, de l'expression, de l'émotion, des recherches formelles, des jeux, une forte implication personnelle ou collective, pas d'implication, la recherche de soi... ; ces thèmes se côtoient et se bousculent, ils sont parfois contradictoires. Ces multiples formes mal identifiées par ceux qui les pratiquent eux-mêmes ne permettent pas une représentation univoque de l'atelier d'écriture. Par contre le choix raisonné de l'une ou l'autre de ces modalités d'atelier d'écriture signale une maîtrise de la technique.

Place et rôle du formateur dans l'atelier

La pratique d'atelier d'écriture reconnue et recommandée dans certains textes officiels comme une méthode pédagogique innovante devient donc générale. Ceci peut dispenser certains de se poser la question fondamentale : pourquoi ? puisque "c'est recommandé, donc c'est bien !" Si ça se fait, si c'est demandé, certains formateurs, animateurs et organismes de formation sans scrupule placent "de l'atelier d'écriture" dans leur catalogue de formation. Pour permetttre aux intervenants consciencieux de se démarquer, seuls les signes habituels de qualité pourront servir de garants : formation de formateurs,analyse de la situation,capacité à expliciter le choix de ses méthodes de travail.

Introduire un atelier d'écriture dans un lieu de formation demande un gros travail d'analyse et de réflexion au formateur. Il va devoir d'abord apprécier la pertinence de l'atelier dans le contexte de travail dans lequel il intervient. Objectifs de la formation, durée, public, contexte institutionnel, pratiques de l'équipe de formation devraient conditionner le choix de la mise en place d'atelier d'abord, puis le choix d'un type d'atelier ensuite : débloquage pour les participants, publication externe, renforcement des liens du groupe ...La réponse à chacune de ces questions va resserrer le champ des possibles. Le type d'animation en découle : on n'anime pas un atelier OULIPO comme un atelier de type Elisabeth Bing ; il va falloir dans un cas justifier le non-sens possible, dans l'autre gérer l'émotion. Sait-on faire ce que l'on se prépare à faire ?

Le rôle de l'animateur dans l'atelier, de plus, sera à la fois en cohérence avec le type d'animation de l'équipe hors atelier et en même temps spécifique à ce moment particulier. Le formateur peut aussi décider de faire appel à un intervenant extérieur (par exemple, les écrivains animateurs d'ateliers financés par le Ministère des Affaires Culturelles). Il a des choix à faire et à justifier face à l'institution, aux participants.Il me semble aussi important que le formateur sache agir avec une juste mesure de soi-même, c'est-à-dire avec une bonne conscience de ses capacités et de ses limites : qu'il analyse ce qu'il sait faire, ce qu'il aime faire, les modes d'intervention et les situations dans lesquelles il est à l'aise ou mal à l'aise. L'atelier d'écriture soulève des questions difficiles mais intéressantes pour le formateur : diagnostic, choix de modes de travail, nouveaux interlocuteurs. Pas de méthode clairement définie, mais une grande ouverture en termes de possibles.

Et les outils ?

Les outils deviennent nombreux sur le marché : des ouvrages remplis d'exercices, de situations ludiques d'écriture fleurissent actuellement. De plus en plus, le métier de formateur s'appuie sur une bonne connaissance des outils à sa disposition, et sur le meilleur choix qu'il saura en faire. On trouvera largement matière à puiser des idées dans les ouvrages existants si l'on a préalablement réfléchi à toutes les questions posées ci-dessus, si l'on veut bien se questionner soi-même sur son propre rapport à l'écrit, sur sa facilité-difficulté à écrire, sur son goût des auteurs et des mots, etc ... De manière générale, il semble que le développement des outils pédagogiques signifie pour le formateur le renforcement de ses capacités de diagnostic et d'analyse des outils et des situations, sans parler de l'investissement en temps que demande l'appropriation de ces outils.

Aujourd'hui je vois des formateurs rechercher à travers l'atelier d'écriture une technique pédagogique bien définie qu'il suffit d'appliquer scrupuleusement mais "sans se mouiller". Il me semble que dans le cas précis de l'atelier d'écriture, l'appropriation passe par l'expérimentation de la pratique d'atelier : il me paraît difficile de conduire des ateliers sans en avoir suivi soi-même. Cependant, certains, que j'espère les moins nombreux possible, font écrire sans avoir écrit eux-mêmes, sans connaître la situation d'atelier et ses implications.

Les ateliers d'écriture, demain...

Comme toute méthode qui se développe très vite à un moment donné, l'atelier d'écriture bénéficie d'un effet de mode qui peut lui être fatal : s'il est pratiqué par tous, n'importe comment et n'importe quand, sans formation et sans réflexion, et si l'on appelle atelier d'écriture tout jeu ponctuel d'écriture, les commanditaires ne peuvent avoir une image claire de ce qui se fait quand on dit "atelier d'écriture".

Ceci est d'autant plus dangereux qu'aujourd'hui la formation dans sa fonction d'insertion sociale est remise en question ; l'intérêt général se tourne du côté de l'entreprise, de l'insertion professionnelle ou de l'insertion par l'économique, même précaire : à tout prix, de l'utile, de l'utile ! Dans le cadre de la formation, les valeurs ne sont plus les mêmes : plus de valeurs économiques, moins de valeurs de type social ou culturel. Il est donc nécessaire d'être très précis sur l'adéquation entre les objectifs poursuivis et les moyens mis en oeuvre.

Plus qu'une pratique pédagogique, l'atelier d'écriture est une activité de nature socio-culturelle et on a peut-être intérêt dans l'avenir à le situer sur ce créneau, à agir pour reconstruire des lieux et des temps d'expression et de communication : ceci libérerait d'une attente trop forte autour de réussites trop aléatoires, d'un déclic toujours improbable et de la justification perpétuelle d'une activité qui n'est pas strictement d'apprentissage. L'intérêt actuel pour la re-création d'un "lien social" correspond à une des fonctions de l'atelier : créer est porteur de bien être ainsi que produire ensemble, échanger, communiquer avec son environnement, retrouver le sens des choses et les nommer.