L'atelier d'écriture à la croisée des échanges sociaux de l'ouverture culturelle et de la formation
Article paru dans Transmissio Initiales :  (Odile Pimet, 1998)

Au questionnement initial, entre social et culturel, je rajouterais un troisième enjeu : celui de la pédagogie, de la formation. D'abord parce que c'est mon secteur d'activité principal, celui de ma plus grande expérience. Ensuite, parce que les ateliers d'écriture y sont à la fois présents, répandus, utilisés, préconisés et dénaturés....Mais qu'est-ce que la formation ? La formation continue ? C'est ce qui permet de progresser, mais pas seulement par stages, sessions, séminaires ; la formation est constituée - au sens des Américains du Nord et des Québecquois - par les compétences que l'on acquiert dans la vie, issues des expériences, au travers des choses qu'on fait. Et l'atelier d'écriture est bien un moyen de faire de l'écrit, ou comme l'on dit aujourd'hui dans la formation, de produire de l'écrit. Pour en revenir au débat entre social, culturel et formation, si cette question se pose de la place de l'atelier d'écriture, de son usage, de son objet, c'est que l'équilibre est délicat, et aussi peut-être variable selon chacun d'entre nous. On peut envisager cet équilibre : au moment de la définition des objectifs, dans le déroulement d'un atelier, selon les caractéristiques des animateurs.

Les objectifs - On peut faire un tour rapide de quelques ateliers, situés clairement d'un côté ou de l'autre. Par exemple, certains vont afficher plutôt des orientations sociales et de communication : les ateliers du CICLOP (centre international de communication, langues et orientation pédagogique) pour qui la référence littéraire n'est pas primordiale, ni même importante ; l'important c'est l'acte de communication, ce qui se passe dans le groupe. Chez les formateurs, les enseignants, ou au moins certains d'entre eux, le souci est de former à l'expression écrite ; la parole, la création de la personne risquent parfois de devenir des objets pédagogiques, et donc de perdre leur caractéristique initiale. Claudette Oriol-Boyer illustre bien cette tendance dans le monde scolaire ; et si elle écrit en atelier, c'est pour que son écriture serve de modèle....

Enfin, dans un autre ordre, il faut rappeler que l'OULIPO (Ouvroir de littérature potentielle) enmenait ses participants, avec des contraintes visant à stimuler leur créativité, essentiellement du côté de la littérature, un peu de l'émulation sociale et du jeu, vraisemblablement pas du côté pédagogique, puisqu'ils ont cessé d'animer des ateliers d'écriture lorsqu'il s'est avéré que cela leur prenait trop de temps dans leur trajectoire de création personnelle.

On peut dire, en dernier lieu, un mot de la plus célèbre animatrice d'ateliers d'écriture, Elisabeth Bing :
- inscrite dans des objectifs pédagogiques, puisque développant ses ateliers d'écriture à l'école, mais en même temps rejetant ses modes d'intervention, ses normes en matière d'écriture,
- avec des références littéraires claires : l'ouverture à la littérature, la culture, le choix de "grands textes pour tous" est affirmé, avec des préférences littéraires (le nouveau roman), mais une faiblesse du côté de l'organisation du retravail des textes très fort ancrée aussi sur la dénomination d'atelier, le lieu où l'on produit, où l'on réalise, dans un groupe.

Chronologie d'une séance - Si l'on examine les phases successives d'une séance d'atelier d'écriture, on va retrouver les trois domaines, imbriqués en dynamique, et peut-être percevoir des risques à être trop fortement dans l'un au détriment des autres :
- dans le premier temps de la proposition d'écriture, on est plutôt du côté de la littérature. On écrit souvent à partir d'extraits de livres, de manières d'écrivains... Mais on peut aussi écrire sans eux et en recourant à des objets pas du tout littéraires : des choses, des images, des sensations, des souvenirs... On entend la proposition, la consigne, ... ensemble ... mais aussi tout seul !
- dans le temps d'écriture, face à lui-même, le participant crée son texte, c'est indéniable ; mais en même temps qu'il le créée, il apprend à le créer : c'est en forgeant...., et c'est en écrivant... Il est à ce moment là assez peu dans un rapport social, encore qu'il écrit simultanément à d'autres, et que c'est justement pour ça qu'il est là, qu'il s'agisse d'un atelier de loisirs ou dans un autre contexte. C'est le rapport social qui le stimule. C'est la recherche de ses émotions, c'est à la recherche de son imagination que les mots vont lui venir pour dire, ajuster....
- dans le temps de lecture des textes les uns aux autres, le rapport social est fort, il est porteur : je vous lis mon texte, vous êtes mes auditeurs et mes lecteurs et je me risque devant vous. Mais on va trouver également tout l'aspect pédagogique constitué par la découverte d'autres textes produits dans le même temps, à partir des mêmes stimulis... et d'un autre imaginaire... On va trouver également le renvoi, les retours, les critiques, les appréciations que les autres sont en mesure de faire.

On voit, que dans le simple cours d'une séance, les trois aspects (social, culturel et pédagogique) sont imbriqués, dans l'intérêt de l'atelier. On va retrouver ce même enjeu dans la durée de l'atelier : l'atelier doit progresser. Oui, mais progresser en quoi ? Chacun veut y apprendre, y essayer davantage de choses, de techniques, se perfectionner, affiner son style... Mais il va apprendre aussi un mode de fonctionnement dans ce groupe précis, d'atelier d'écriture, avec ses enjeux, ses objectifs et ses règles et, sur le plan culturel, il va s'ouvrir à des références littéraires inconnues, ou, plus simplement des écritures différentes. L'"autre" n'écrit pas comme moi, c'est bien cela qui est intéressant, et c'est pour cela que je l'écoute et qu'il m'écoute...

Profil de l'animateur - Lorsque tout est imbriqué harmonieusement, lorsque les enjeux s'équilibrent, maintiennent une tension productive, c'est épatant ! Mais, certains contextes, ou bien le passé de certains animateurs, vont tirer ceux-ci plutôt d'un côté ou d'un autre et on aura des risques de dérives, comme par exemple :
- l'écrivain qui anime un atelier d'écriture est plus porté sur la recherche littéraire, sur les références littéraires, il n'est pas toujours un animateur et se défend parfois - assez souvent - d'être un pédagogue ; il peut avoir une obsession du "produit fini", la commande qu'on lui a passée : une exposition, une pièce, un livre...
- le formateur, l'enseignant - dans un stage, dans une classe - est tenu par des objectifs pédagogiques : même si l'ouverture qu'apporte l'atelier aux participants les satisfaits, des scrupules professionnels peuvent les entraîner du côté "des leçons"...
- dans des contextes où l'on va chercher à "retisser du lien social", c'est le fait que les personnes fassent quelque chose ensemble qui va être primordial...et l'on peut passer à côté d'un souhait de connaître et d'évoluer des personnes parce qu'on va se satisfaire du fait qu'elles soient réunies.

Chaque personne, du fait de sa culture ou de ses valeurs personnelles, du fait de ses objectifs institutionnels, animera un atelier de manière différente, en insistant plus sur le pédagogique, plus sur l'aspect culturel ou plus sur l'aspect social Cela peut être extrêmement enrichissant et permettre une grande variété d'ateliers. Veillons cependant à ce que chaque atelier conserve bien les trois dimensions qui - agissant de manière dynamique entre elles - me paraissent constitutives de son identité et garantes de sa réussite :
- le plaisir de créer,
- celui d'apprendre,
et ceci avec d'autres !