Blog atelier CHU Dijon (61)
Vous avez participé aux ateliers d’écriture du CHU, vous avez écrit des textes sur votre perception de l’hôpital, autrefois, aujourd’hui, partagez-les avec vos collègues.
Ou bien vous n’avez pas participé aux ateliers d’écriture mais vous souhaitez néanmoins contribuer en réagissant à certains textes.
Pour communiquer, inscrivez-vous (rubrique votre compte), faites valider votre inscription et intervenez !
En mémoire de ceux qui sont passés ici
¯£
Naissance du jour
Peu à peu vers l’hôpital —
Arrivent les soignants
¯£
Nuit d'insomnie —
Dans le couloir éclairé
Le chariot de soins bruyant
¯£
Teint blafard
Mains crispées sur le drap —
La vie s'en va
¯£
Dans ce vieil hôpital —
L’escalier marqué
Par des milliers de pas
¯£
Dans l'hôpital en travaux
Sous le ciel bleu de février
Deux amoureux isolés
¯£
Vers le vieux puits —
Trois rosiers
Aux bons soins du jardinier
¯£
Sur la pierre du vieux puits —
La rose "Gloire de Dijon"
Figée par le gel
¯£
Que sont devenus les objets du temps qui passe, du temps passé ?
Écrit par DanièleRemplacés la seringue en verre et son piston joyeux qui malgré tous nos effort pour associer corps de seringue et piston se retrouvaient quelques fois en désaccord.
Et l’aiguille pour piquer avec cette seringue ? Elle était quelques fois émoussée, elle agrippait la peau quand on piquait.
Aujourd’hui ces mots assemblés me font rire : un piston joyeux et une aiguille émoussée ! Mais quand il s’agissait de les utiliser il fallait faire preuve d’une grande adresse pour ne pas faire payer un trop lourd tribu au malade qui ne devenait plus tout à fait joyeux et qui avait une certaine propension à s’émousser !
Abandonnés ces tambours à pansements et boîtes à instruments en inox qui étaient difficiles à entretenir : il fallait les laver, enlever les restes de papier témoin souvent calcinés, les sécher sans laisser de trace, les faire briller puis les stériliser.
Modifiées aujourd’hui, les compresses qui étaient préparées en découpant de grands carrés de gaze, que nous pliions soigneusement ; cette activité peu attrayante était souvent confiée aux élèves ! Nous découpions aussi de grands rouleaux de pansements américains avec une énorme paire de ciseaux ; le coton laissait de multiples duvets dans la salle de soins.
Reléguée la pince à servir ! Pour réaliser un pansement il fallait déjà apprendre à se servir de la pince dite "pince à servir" ! Nous devions prendre les compresses nécessaires dans un tambour en utilisant cette pince fine et longue qui se trouvait dans un récipient étroit et que nous devions sortir et remettre sans toucher les bords afin qu’elle reste stérile. Il s’agissait bien de faire preuve d’habileté : combien d’élèves "recalés" pour ce geste !
Disparu le rouleau épais et compact de coton cardé qui permettait d’acheminer les flacons d’hémoculture au laboratoire ou de renforcer un pansement.
Facilités les raccords pour les tuyaux, les sondes, les drains : il y en avait une multitude, courts, longs, coniques, droits, courbes, …de toutes sortes de diamètres et nous devions faire preuve d’une grande ingéniosité souvent pour trouver les circuits ad hoc.
Exclues à ce jour les canules de trachéotomie en argent et leurs mandrins si difficiles à nettoyer avec de petits écouvillons, à faire sécher, et à faire briller comme un service d’argenterie !
Recyclés les lits fixes peu ergonomiques : nous disposions de dosserets pour rehausser le buste des malades. Nous utilisions de grosses cales de bois que nous mettions aux pieds du lit pour le mettre en déclive : il fallait souvent être à deux pour le soulever. L’arrivée des lits mécaniques ont amélioré nos pratiques, avant de laisser place aux lits électriques désormais généralisés et qui ont révolutionné la qualité des soins et l’ergonomie.
Délaissés les matelas à eau qu’il fallait remplir d’une énorme quantité d’eau, et qu’il fallait vider quand le patient sortait ou qu’il fallait changer quand ils fuyaient… il était si facile de les percer !
Ces objets ont participé à mon activité professionnelle ; j’aime à me les rappeler pour apprécier et faire apprécier l’évolution des pratiques de soins. Aujourd’hui, de ce point de vue, ce n’est plus le seul piston qui est joyeux !
Il y a bien longtemps et pourtant il me semble que c’était hier : 30 ans de vie professionnelle laissent bien des souvenirs.
Je me souviens de la stagiaire que j’ai été avec la coiffe bien repassée et amidonnée, le tablier long bien serré autour de la taille et une poche ventrale remplie de toutes sortes d’objets dits indispensables pour les soins ! A cette époque là j’ai appris à faire les intramusculaires en piquant des oranges !
Je me souviens des farces entre nous : des appels téléphoniques pour une entrée fictive, des déguisements avec une capeline ou un faux plâtre pour simuler une « urgence », des seaux d’eau en équilibre au-dessus des portes entre ouvertes, des passages dans la baignoire pour tout nouvel arrivant dans l’équipe…
Je me souviens des réunions d’équipe organisées dans la bonne humeur le soir après notre poste de travail : nous ne comptions pas les heures pour harmoniser nos pratiques autour de la feuille de température !
Je me souviens du travail en hémodialyse à l’hôpital général dans ce service de plein pieds que bordait un décor digne d’un théâtre : le petit pont de pierre et ses massifs fleuris. Les chats venaient chaque jour nombreux, en toutes saisons manger sur les rebords de fenêtre attirés par la nourriture laissée par l’équipe. Une cuisine jouxtait la salle de dialyse ; nous faisions cuire un steak, une semoule, des crêpes, et même un jour , des bananes flambées pour répondre aux « besoins » des patients de façon très personnalisée ! Les normes de sécurité nous paraissent aujourd’hui quelque peu discutables…
Les générateurs de dialyse étaient quelques fois indomptables, ce « Travenol » par exemple qui déversait le contenu de sa cuve dans la pièce quand une collègue dissipée avait oublié d’arrêter l’eau : nous épongions toutes ensemble.
Je me souviens des petites bouteilles de vin qui posaient tant de problème dés que certains patients en dérobaient , nous obligeant à jouer « aux gendarmes et aux voleurs ». Puis le vin a été retiré des plateaux à l’hôpital…
Je me souviens des énormes poubelles destinées aux cochons de l’hôpital. Puis les cochons n’ont plus existé…
Travaillant de nuit, je me souviens des parts de semoule au lait laissées par l’équipe de jour quand il en restait après le repas des patients…un délice cette semoule dont je n’ai jamais pu reproduire la texture !
Je me souviens d’une nuit où nous avions fait tourner les tables et où les esprits étaient au rendez-vous entre deux tours de surveillance des patients.
Je me souviens de bien d’autres souvenirs et de bien des gens rencontrés sur mon parcours.
Je me souviens de la douleur de certains malades et de certaines familles.
Je me souviens de certaines personnes disparues.
Je me souviens des rires et de la joie de travailler ensemble.
Je me souviens du soutien de l’équipe dans les moments difficiles.
Ces souvenirs, ce métier m’ont enrichie.
On s’était donné rendez-vous à midi ce jour de septembre.
On était toutes d’accord à l’idée folle de faire une photo souvenir dans cet espace verdoyant séparant l’Hôpital d’Enfants et Bocage 62 et qui a pris au fil du temps l’allure d’un parc d’agrément où pins, genévriers, noyers et autres espèces ont l’air de veiller sur les patients, tels des sentinelles.
On a tout prévu, le jour précis, pourvu qu’il ne pleuve pas, celle qui apporterait l’appareil photo, celles qui seraient là. Tout le monde a répondu à l’appel: le service social du Bocage, celui de l’Hôpital d’Enfants et de
Rendez-vous est pris au coin de l’Hôpital d’Enfants, on traverse l’allée qui demain sera bloquée définitivement aux passants et on avance ensemble, guillerettes, l’instant est solennel puisqu’on veut fixer à tout jamais sur des photos cet espace qui bientôt disparaitra.
Au bord des bosquets, des personnes se sont installées, elles ont l’air de pique-niquer ; est-ce aussi une autre manière de savourer ces derniers moments, de dire un dernier adieu à cet endroit qui invite avec ses bancs ici et là à la pause?
On aperçoit au fond de ce décor de verdure les courbures blanches du bâtiment de l’Endocrinologie et du Bocage 62 qui s’harmonisent joliment avec l’arrondi des bosquets alentour.
Où va-t-on poser ? Trop d’endroits à immortaliser s’offrent à nous.
Ma préférence va à l’immense pin – mais combien peut-il mesurer ?- qui a pris une forme bizarre à vouloir se courber sur son voisin le genévrier, ne respectant pas les règles de la symétrie tant il a déployé ses branches à l’extérieur et raccourci celles du côté opposé pour mieux offrir son creux à l’arbuste en question.
Ce pin est tellement grand, 6 ? 8 ? 10 mètres ?que celle qui prend la photo doit reculer, reculer, reculer encore pour qu’il apparaisse en entier dans le viseur et tant pis pour nous si on apparait dessous, toutes rabougries, honneur à lui, honneur à tous ces grands arbres qui ne nous prennent jamais de haut et qu’à force de voir, on ne voyait plus et maintenant qu’ils vont disparaitre, on va les pleurer !
Et puis on fait le tour du propriétaire. Une photo ici devant le bosquet de marguerites jaunes, une photo là prise à travers les branches des noyers, nous voilà maintenant à ramasser des noix…
Mais…mais où est-on ? Quelle heure est-il ? On a oublié, perdu nos repères. Déconnectées quelques minutes de la réalité professionnelle. Pour un peu, on se serait cru partie pour une virée à la campagne …
On revient les mains chargées de noix…Allez encore une photo ! J’aimais tellement cette allée qui mène à
Et puis il faut aussi photographier ce grand sapin devant l’Hôpital d’Enfants…et puis …et puis….
Et puis voila, nos photos, on les a.
Et les arbres, on ne les a plus.
Je réfléchis, quel objet, si je devais n’en garder qu’un seul, pourrait représenter ma profession, mes années de travail, mes collègues, les malades, le temps passé et celui qui s’ouvre ?
La blouse, mais serait-elle celle de mes études, immaculée, col Mao et coupe Princesse, celle de mon premier service, verte à grandes poches, celle de mes nuits, blanche et inadaptée, celle de mon poste de cadre où là, je n’en portais plus ?
Le carnet, peut-être pourrait représenter toutes ces années à collecter les informations pour mieux soigner, mais serait-ce celui des services de neuro, AVC ou SEP, celui de psychiatrie, HDT, placement libre ? À moins qu’ils ne soient distancés par le portable qui mouline ?
Peut-être le stéto, alors ?
Pourquoi pas le chariot ?
Mieux encore, le thermomètre, mais encore lequel ? Le voulez-vous rectal ou auriculaire, le souhaitez-vous à mercure ou non polluant, à moins que vous préfériez celui que l’on pend au coin d’un couloir ?
J’y suis, le haricot ! Mais voilà, vous avez le choix, inox ou en carton ? Le lavable ou l’unique ? Réniforme ou haricot magique ?
Dans chaque objet que je vois, chaque instrument que je regarde, je trouve des instants, des douleurs, des espoirs et des pleurs.
Comment faire ?
Même ces murs sont à eux seuls toute une histoire, ou plutôt des histoires qui se tricotent et se nattent, s’entrechoquent ou bien s’échappent, l’histoire des ouvriers peintres, celles des tapissiers, des malades et des visites, des médecins et des soignants, celles des repas et des départs, des casseurs et des bâtisseurs…
A regarder tout cet inventaire, ce catalogue d’objets utiles ou obsolètes, que vais-je choisir ?
Mais, oui, ça y est, j’y suis. A trop regarder, je ne voyais plus l’évidence.
Devinez :
C’est un objet habituel, qui guide les traitements, la journée, le travail et
Quel est-il ?
Ce temps passé que nous écrivons, qui nous fait sourire et partager : un espace rond à 12 chiffres et 2 aiguilles. La pendule au coin du miroir, la montre à notre poignet, celle qui tombe de la blouse, à gousset ou chronomètre, celle qui s’arrête au petit matin et qui s’ouvre à la maternité, et puis celle qui nous fait rentrer chez nous.
La pendule résume tout…
Un grand cahier froissé, écorné, fatigué.
Le plus visité de nos cahiers, le plus sale et vieilli, était le planning, au centre des préoccupations de chacun.
Que de temps passé à vérifier, compter, prévoir les coupures bienfaisantes d’avec le travail !
Que de discussions sur son contenu ! les plus rapides de l’équipe disputant aux autres le droit de modifier, de partager ce qui avait déjà été établi.
Les codes n’y suffisaient pas. Souligner un jour de congé ne garantissant pas contre la contestation, certaines tentèrent de le justifier de raisons non moins impératives que personnelles : rentrée scolaire, grève des enseignants, dentiste, gynéco…
La riposte ne se fit pas attendre. Une collègue, non sans humour, qualifia son repos souligné d’un « OQ ». Ce n’était pas une collègue de première jeunesse, et pourtant ne fit-elle pas du langage SMS avant la lettre ?
Ce cahier était souvent sujet de discorde. Combien de disparitions de cahier firent suite à des conflits ? Nous connûmes même des confiscations de cahier !
« privés de cahier » pour 24, 48 heures… !
Nous verrions bien si après cela l’équipe ne retrouverait pas ses esprits pour négocier calmement !
Il avait le don d’agacer les cadres ce cahier .
Que de mépris à l’égard de ceux, parfois trop vite qualifiés en termes peu enviables, qui ne s’intéressaient, soit disant, qu‘à leurs jours de repos.
Le travail serait-il supportable sans ces espoirs d’évasion ?
Et puis, au delà des sujets de discorde, combien d’heureux événements et de rendez-vous conviviaux n’ont-ils pas été inscrits sur ce cahier.
Malgré l’arrivée de l’informatique il semble que les cahiers, les crayons et les gommes n’aient pas dit leur dernier mot !
Après 2 mois de Travail d'Utilité Collective effectués aux archives de l'Hôpital Général, j'ai signé mon premier contrat au CHU en mars 1985. Il s'agissait d'un remplacement au Bureau des Entrées de la Trouhaude.
Le jour où je suis allée me présenter, je me souviens de ce grand bureau situé au rez-de-chaussée du bâtiment principal. Il m'est apparu grand, non pas par sa superficie, mais plutôt par la hauteur des murs et la dimension des fenêtres.
A la Trouhaude, on trouvait le service de Pneumologie réparti en 2 unités et un service de Médecine Interne. L'établissement était situé sur les hauteurs de Dijon, au dessus de l'avenue Eiffel, dans un très beau parc dont les arbres étaient centenaires. La vue sur Dijon et les alentours était superbe. Il comprenait, outre le bâtiment d'hospitalisation, un bâtiment de résidence pour certains personnels de direction du CHU.
Le personnel qui y travaillait avait la possibilité d'emprunter les navettes qui partaient de l'Hôpital Général ou y revenaient. Lorsqu'on arrivait de bonne heure le matin et qu'il faisait beau, on avait la chance de voir les écureuils passer de branche en branche. On entendait les oiseaux chanter. Je n'avais alors pas le sentiment d'aller travailler !
A cette époque, l'informatique était balbutiante et je me souviens des étiquettes qu'il fallait taper sur une machine, des dossiers d'admission en carton qu'il fallait remplir à la main... C'était le bon temps...
Il y a tellement d’objets qui sont passés entre mes mains que je ne sais pas par lequel commencer. Tout d’abord mon trousseau de clés qui sans lui je ne pourrais travailler pour aller dans tous ces endroits souvent interdits aux autres. Ma caisse à outils remplie de tout ce matériel qui m’a servi toute ma carrière. Mon vélo qui m’emmenait d’un endroit à un autre. Et aussi mon anorak pour les journées hivernales. Avec l’âge avancé mes lunettes qui sont mes deuxièmes yeux. Cette chaise que j’apprécie le midi au repas. Ces chaussures de sécurité qui m’ont souvent protégé les pieds. Ces gants en cuir pour mes mains. Ce masque à souder pour mes yeux. Ce tablier de cuir qui descendait jusqu’aux chaussures pour ne pas me bruler des projections de soudure. De cette enclume qui quand on la frappait paraissait vous répondre. De ces ascenseurs qui nous appelaient en disant « Monte, tu seras moins fatigué ce soir ». De ces tuyauteries qui craquaient et qui avaient l’air de se plaindre à mon passage. Des ces arbres qui n’existent plus, et qui nous berçaient de leur mélodie à chaque coup de vent. Pour finir je vais parler de cet objet que je tiens entre mes doigts qui écrit ces lignes et je me demande toujours si c’est moi ou lui qui me dicte toute cette écriture car parfois je le regarde et pense qu’il en sait autant sinon plus que moi.
On me retrouve à chaque détour de couloir, toujours fidèle au poste, je fais parti du décor. Dans ces couloirs - blancs, pastel ou plus colorés aujourd’hui - je reste présent. On me reconnait d’abord à mes couleurs primaires : une dominante de bleu, et quelques touches de jaunes et de rouge. Je suis agrémenté de nombreux accessoires mais ceux-ci sont loin d’être secondaires : lavettes dans leur filet, produits détergents, sacs poubelle, éponges… Et je suis le plus fidèle compagnon des blouses vert clair qui hantent elles aussi les couloirs. Sans moi, elles ne sont rien ; sans elles, je ne suis rien ; et sans nous que serait l’hôpital ?...
A l’heure de la révolution Internet et du tout mail, rien n’a pourtant pu me détrôner pour ce qui est de la communication immédiate. Où que ce soit dans l’hôpital, dans les cours, dans les services, dans les sous-sols, dans les bureaux… je ne peux m’empêcher de me manifester et de rappeler à tous que je suis là, que j’existe. Est-ce pour cela que certains me jettent, par énervement, en me raccrochant violemment ? Est-ce pour cela que certains me dédaignent, usés de m’entendre sans discontinuer du matin au soir ? On pourrait presque me considérer comme un accessoire de mode, voire même comme un signe distinctif. Il y a les “bleus” qui m’arborent fièrement à leur ceinture, comme les cow-boys prêts à dégainer leur colt ; les soignants et les médecins qui généralement me laissent au chaud dans leurs poches en compagnie d’autres instruments indispensables (carnets et stylos) ; et les administratives, femmes d’affaires pressées, qui m’empoignent fermement comme si j’étais vissé à leur paume, en concurrence tout de même avec de multiples dossiers, un trousseau de clés, un second téléphone d’une autre génération que la mienne…
Mon plus fidèle compagnon, celui qui partage tant avec moi et qui se retrouve dans toutes les mains de l’hôpital, c’est bien le stylo. Il n’y a rien à redire, ils ont toujours besoin de nous. Mais que sommes-nous donc aux côtés d’instruments obscurs pour le commun des mortels, réservés aux élus et à ceux qu’ils guérissent ? De petites choses insignifiantes, interchangeables, abandonnées au fond de toutes les poches…
Je me souviens de mon premier jour à l’hôpital dans mon service (Le 1° octobre – c’était la rentrée.) Je l’avais choisi ; j’avais été soigneusement conseillée : « Demandez le premier étage, la sussu est très bien. Surtout, pas le rez-de-chaussée ! » Et en effet, je me souviens du sourire franc de la responsable, qui m’a plu au premier abord. C’était une femme assez âgée, ayant fait ses études à trente ans, après avoir travaillé dans la ferme de ses parents et y ayant certainement pris le goût de soigner au contact des troupeaux.
Avec son accent du terroir, elle dirigeait notre équipe avec humanité et sincérité, et je garde de cette période un esprit de camaraderie et de joie. Que nous étions jeunes ! À mon départ en retraite, je les ai tous invités, et ils ont répondu présent (Je parle des membres de l’équipe…)
Comme nous ne travaillions pas en journée continue, nous passions en fait nos journées à l’hôpital, de sept heures du matin à sept heures du soir ; notre petite équipe était notre famille, nous ne nous plaignions pas. Réunies le dimanche autour du poupinel pour y réchauffer nos croissants, nous y avons même fait cuire des tartes (O hygiène !)
Ce dont je me souviens aussi, c’est qu’à l’arrivée à sept heures, le premier geste, c’était de préparer trente perfusions à poser vite vite, il fallait qu’elles soient terminées à midi, afin que le bras soit libre pour couper le steak du déjeuner. Je piquais en suivant pour ne pas faire de jaloux, mais de temps en temps, je privilégiais l’un ou l’autre que je sentais découragé. À cette époque, les patients restaient plusieurs semaines, voire plusieurs mois, avant d’émigrer vers le sanatorium et le ciel bleu des montagnes. Cela laissait la possibilité de les connaître, si on voulait. Il fallait laisser le temps au temps.
Et puis six mois après mon arrivée, plus d’armée de flacon à préparer le matin, c’était l’apparition de la Rifadine et du Rimifon, deux comprimés rouges et un blanc (ou le contraire), un traitement per buco, qui réduisait de façon drastique les journées d’hospitalisation, et l’utilité des sanatoriums, ces grands villages de soins alpins.
Ce dont je me souviens aussi, c’est de la solitude où nous étions, il y avait peu de médecins. En dehors des heures de visite, il fallait appeler l’interne de garde. J’ai vu arriver le premier médecin à plein temps. Cela nous laissait beaucoup d’initiative.
Je me souviens de madame X… qui s’effondra un dimanche dans le couloir, pendant que l’ASH se ruait sur le téléphone. Pauvre madame X… ! Je l’aimais bien, et j’appris deux ans plus tard qu’elle s’était donnée la mort.
Je me souviens aussi d’une femme étrangère parlant à peine français, très agitée et voulant s’échapper, et provoquant les rires et la colère de ceux qui voulaient la retenir. En fait, elle s’inquiétait pour ses perruches laissées seules en compagnie d’un chat. Dès que quelqu’un lui fit comprendre qu’on la comprenait, elle se calma et accepta de rester.
Moi aussi je restai, en attendant de déménager pour aller ouvrir la cardiologie et y essuyer les plâtres (au propre comme au figuré.)
